Le sel de Seudre

Activité millénaire, la saliculture, longtemps moteur de l'économie littorale en Saintonge, a contribué à modeler des paysages encore vivants sous nos yeux aujourd'hui, entre Charente et Gironde sur la côte de Charente-Maritime.

D'abord obtenue par la chauffe de l'eau salée dans des gobelets d'argile - comme la pratiquaient les Santons, nos ancêtres, environ 500 ans avant notre ère - la production de sel par évaporation est attestée sous Dagobert.
La méthode pour extraire le sel différait grandement de celle employée de nos jours.
La matière première était récoltée par raclage des croûtes d’argile salées laissées par la mer sur le haut de l’estran. Traitées sur place ou à proximité du lieu de récolte, les croûtes étaient brulées puis concassées et lavées. Les nodules d’argile cuite étaient jetés et la saumure, mise dans des gobelets (auget) d'argile, était chauffée sur des fourneaux de séchage jusqu"à évaporation de l'eau. On admet généralement que ½ m3 de matière première donnait 40 kg de sel.

Fait de terre cuite et aux parois assez minces, l’auget à sel celtique peut être facilement cassé pour obtenir un pain de sel d’environ 9x9x7cm

Mais l'expansion des marais salants, à partir de l'endigage des anciennes vasières, se réalise au XIème siècle. En témoigne la donation en 1095 faite par le seigneur de Didonne de marais salants de Mornac au prieuré Saint Nicolas de Royan.

Le XVIIème siècle connaît l'apogée de l'activité salicole, en même temps qu'un trafic maritime intense vers les pays scandinaves. Ainsi, en 1730, on dénombre soixante dix demandes de chargement de sel en Seudre devant Mornac par des navires hollandais. La bonne qualité du sel des hauts de Seudre, "le sel blanc du Liman" produit entre Mornac et l'Eguille en fait un produit coté sur les marchés d'Amsterdam !


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Après le déclin de Brouage, les marais salants de Seudre se maintiennent au XIXème siècle. Lorsque Napoléon instaure un nouvel impôt sur le sel, des douaniers sont placés au cœur des marais salants avec pour charge de prélever l’impôt directement à la production. A cette époque les paludiers jouissent d’un privilège notoire : celui de la « troque ». Ils pouvaient échanger une quantité de sel contre des denrées alimentaires. En dehors des périodes de récolte, ils partaient donc sur les chemins afin d’échanger le sel contre le plus souvent des céréales. Le sel était tellement précieux pour la conservation des poissons, des viandes, du beurre qu’il en était devenu une monnaie d’échange.
Le coup d'arrêt sera donné par la Guerre de 1914-1918 dont beaucoup de fils de sauniers seront victimes. La plupart des marais salants sont alors transformés en claires à huîtres.

Faire saler le marais !


"Vent de nordet, de Nord-Est, sale marais !" Le dicton de Seudre est juste. Encore mieux que la chaleur des rayons solaires, c'est la brise de terre qui engendre la sécheresse. Voilà le beau temps pour faire saler le marais !

Un marais salant est un long circuit sur des sols argileux, naturellement imperméables où l’eau de l’océan Atlantique s'évapore naturellement jusqu'à la cristallisation du sel. Il est composé d'une succession de bassins construits par l’homme, qui descendent par paliers successifs jusqu'au champ de marais où se récolte le sel.
Le chenal alimente le "jas", la réserve d'eau de mer entre deux marées, où se fait la décantation de l'eau, les sédiments se déposant sur le fond. A cet endroit, l'eau de mer contient environ 25 g de sel par litre. Ensuite, l'eau de mer entre par une petite vanne, "la varagne" (ou varaigne), dans les conches, (ou métières), longues bandes de terre où circule environ 10 cm d'eau et où commence l'évaporation.


Tout au long de ces méandres, la concentration en sel va augmentant jusqu'au champ de marais. En fin de parcours le taux de salinité est de 300 grammes par litre, c'est alors la cristallisation dans "les aires" de récolte (appelées aussi oeillets ou cristallisoir).
Dernière étape, la récolte se fait, d'abord en faible quantité, et en fin d'après-midi, en surface de l'eau où se forme une fine pellicule de fins cristaux blancs: "la fleur de sel".
Puis toujours dans une faible couche d'eau, le saunier récolte le "gros sel", qui cristallise près du fond d'argile, qui lui donne sa couleur grise.
Le sel, ramassé avec le rouable, est alors transporté jusqu'à la "bosse", la partie haute émergée du marais, où s'élève le "mulon", le tas de sel en attente de livraison.

Tout à côté est édifiée la cabane de saunier, un abri de bois brut recouvert de roseaux, qui permet une protection contre les intempéries et le rangement des outils. Rive gauche de Seudre, ces cabanes ne sont qu'abris journaliers, les villages étant proches des marais ; par contre rive droite, elles sont un lieu de séjour hebdomadaire avec cheminée et paillasse, ceci du fait de l'éloignement des habitations.
Marais salant mornaçon en activité, en 1907, avec sa cabane en roseaux, et en arrière plan, le château et l'église Saint-Pierre, avec son clocher pointu, "la seringue".