un regard sur la mer nourricière

                         Regard sur la mer nourricière

 

 

                                  L’huître à … l’aviron

 

 

En ce début de novembre 1948 c’est la « maline » la période de vives eaux qui permet le travail sur les parcs à huîtres asséchants à marée basse.

 de bon matin à la « cabane » l’établissement ostréicole  au bord de  « l’achenau »le chenal de Téger sur le marais de Mornac sur Seudre, j’entoure mes pieds de morceaux de toile de jute , « les chaussettes russes » et j’enfile mes bottes cuissardes.

Aujourd’hui, sur l’ordre de notre patron Maurice nous allons mon collègue Guy et moi faire la marée, ce qui signifie aller sur les parcs, on dit ici les « concessions » pour rapporter des huîtres en élevage destinées à l’affinage dans les claires , les bassins à fond d’argile.

C’est la deuxième phase de la culture de  l’huître après le captage, la récolte des naissains , les juvéniles et l’élevage pendant deux années au moins.

Dans la grande « lasse » une embarcation à fond plat et de très faible tirant d’eau, ce qui facilite l’accès aux parcs, nous embarquons  soixante dix « mannes »  des paniers métalliques à grands mailles ,  qui au total vont permettre  le transport d’un peu plus d’une tonne d’huîtres.

Sans oublier le ciré de toile huilée car la pluie  menace,  et le casse-croûte , soit un gros morceau de pain taillé dans une miche de cinq  livres, une boite de pâté et une bouteille de vin, nous larguons les amarres environ une heure après  la pleine mer.

Vent portant et courant favorable après avoir quitté l’achenau, nous descendons l’estuaire de Seudre paisiblement  tout en bavardant. Je bourre une pipe de tabac bleu, mon collègue roule une cigarette de gris.

Après une heure et demie de navigation nous voici sur les lieux de travail, les concessions d’Orivol, rive gauche de Seudre. Ici chacun reconnaît son parc  aux particularités de bouts de bois verticaux, les balises rustiques qui en délimitent les contours.

 

                  A l’ouvrage  sur les vases de Seudre

 

Il faut attendre un peu puis le haut du parc émerge, c’est le moment de fixer à nos pieds les « patins »,  des carrés de bois bien ficelés aux chevilles. Ils nous permettent de nous déplacer plus facilement sur la vase molle du sol à la manière de raquettes sur la neige .

La mer descend. Nous voilà à l’ouvrage,les huîtres sont extraites du sédiment à la fourche à cailloux. Un petit coup sec pour faire tomber la vase gluante et la fourchée est mise en « mannes ».

Jusqu’après l’heure de la basse mer , ce sont les mêmes gestes répétés et peu à peu les mannes pleines d’huîtres s’alignent sur deux rangs, de haut en bas du parc.

La marée commence à monter plus vite. Changement d’activité. L’embarcation est placée entre les rangs de  mannes .Mon collègue et moi, un de chaque côté, procédons au levage des huîtres. Il faut secouer vivement et à plusieurs reprises les lourds paniers dans l’eau puis les mettre aussitôt à bord de la lasse.

Il faut faire vite car le courant se fait plus fort et la mer monte, monte ! Attention à ne pas se  laisser remplir les bottes. De l’eau  jusqu’au cul, les dernières mannes  sont enfin à bord.

Ouf, on respire ; la marée s’est bien déroulée et le chargement est bien  arrimé. Mais le temps  de souffler se fait court .En effet le vent du Sud se fait plus fort et voilà la pluie. Classique ce changement  de temps après l’heure du « bas de l’eau ». Donc il ne faut pas s’attarder. Mon collègue un peu plus vieux que moi, s’installe à l’arrière du bateau. Son grand aviron en mains placé côté bâbord, c’est lui qui tiendra le cap .Moi en place sur le banc de nage , à l’avant, je tire sur mon aviron à tribord.

Nous voilà partis, face à un vent debout croissant. Il faut tirer  dur sur les avirons, on  dit « souquer sur le bois mort ! » . Nous allons naviguer ainsi pendant deux heures voire plus .L’embarcation sera tenue le plus près possible du rivage pour tenter de nous abriter un  peu du vent,  de ce  sacré mauvais vent du Sud toujours accompagné de la pluie !

Ce jour-là pas question de prendre le temps de manger avant d’appareiller. Car en Seudre, plus la mer est haute, plus la navigation face au vent est pénible. Ce n’est qu’arrivés à l’embouchure du chenal, «  la goule de l’achenau » que nous pouvons enfin casser la croute  en dégustant une douzaine d’huîtres accompagnées de pâté selon la pratique régionale.

Repas terminé sans perdre du temps nous reprenons les avirons et cap sur l’établissement ostréicole « la cabane ». La mer  maintenant est haute. Il faut décharger le bateau le plus vite possible en vue d’une autre manipulation. En effet  les huîtres rapportées la veille, triées  par les femmes des « cabanes » , les ouvrières ostréicoles,  doivent être semées en claires pour leur affinage et ceci sans attendre.

 

                           Semer les huîtres en claires

 

 

C’est donc une seconde cargaison d’huîtres, toujours en mannes que nous embarquons bien sûr à la main. Puis toujours à l’aviron, direction les claires.

Pour semer les huîtres dans ces bassins à fond d’argile qui, ici, font la qualité du terroir, deux possibilités s’offrent à nous en fonction de la marée. Si la mer n’est pas assez haute, chaque manne  d’huîtres portée  sur le genou va être déversée dans la «  commode » , une caisse en bois  le dessous légèrement arrondi en forme de luge . A partir   de ce support  les huîtres sont jetées à la pelle dans l’eau de la claire. Ceci de façon régulière en un geste du poignet bien  précis qui détermine la densité des huîtres semées.

Ainsi pour obtenir  en affinage, des « fines de claires »  ce sera environ trente à trente cinq mollusques par mètre carré. Pour des « spéciales »  on se  limitera  à douze ou quinze. Quant aux huîtres dites « pousse en claires »  la densité restera très faible soit de trois à cinq par  mètre carré.

La seconde méthode de semis d’huîtres en claires , si le coefficient  de la marée est assez fort, consiste  à faire entrer l’embarcation dans la claire par sa partie d’endigage  la plus basse appelée la « dérase ».

Là, tandis qu’un homme dirige le bateau en ligne bien droite , ce qui  n’ est  pas des plus faciles  par grand vent, l’autre pelle les huîtres à même le fond de l’embarcation pour les semer.

 

Parfois, pour faciliter ce travail, on  utilise une

seconde lasse plus petite, plus légère. C’est le cas pour l’éparage des huîtres dans les « champs de claires » endiguées, réalisés dans d’anciens marais salants reconvertis à l’ostréiculture.

 

                         Des journées de douze heures

 

Après avoir récupéré les paniers vides c’est le retour , toujours en tirant sur « le bois mort » et à contre-courant car à cette heure tardive  la marée descend. Arrivés à la « cabane »,  le  matériel sera rangé, prêt pour la marée du lendemain . Après une douzaine d’heures à l’ouvrage, la journée de travail se termine. Ciré et bottes enlevés, j’enfourche mon vieux vélo pour regagner la maison, mettre mes  vêtements   à sécher devant le feu de cheminée et manger une bonne soupe chaude.

Le lendemain avant le lever du jour certes assez tardif en ce mois de novembre  il faudra remettre ça ! Ce sera le travail ostréicole en Seudre pendant cinq à six jours en période de vives eaux, de « maline » selon l’expression   locale.

Ensuite , dans le temps des « mortes -eaux »  les journées de travail seront moins longues , environ neuf heures.

 Il s’agira  en cette période de l’année  des activités  préalables à l’expédition des huîtres vers la distribution. Autre  travail avec ses contraintes et à cette époque, toujours à la seule force des bras !