Pas de Baptême pour le Jean-Jaurès

La construction navale du port de Mornac était réputée au début du XXème siècle pour ses voiliers de pêche, des cotres à guibe c’est-à-dire dotés d’une étrave courbe et très élancée.

C’est l’un de ces bateaux qui venait d’être construit en 1920 par les chantiers Brochen. Une belle coque de chêne longue de trente trois pieds, un peu plus de dix mètres, attendait son largage sur la cale ou avait été disposé un « bert » de bois suiffé pour faciliter son glissement.

Avant la mise à l’eau, la tradition voulait que le navire soit baptisé. Un baptême religieux mais s’accompagnant à l’époque d’une aspersion de blé et de sel, symboles d’abondance et de conservation !

Alors que la mer montait, le curé paré de ses vêtements sacerdotaux, les enfants de chœur habillés de blanc et rouge ainsi que la chorale, quittaient l’église, descendaient la rue du Port et s’installaient face au bateau neuf.

Tout était prêt pour une belle et fervente cérémonie.

Parmi l’assistance, les marins commentaient, en connaisseurs, les belles lignes de cette nouvelle unité qui allait faire honneur à la flottille mornaçone. Mais, curieusement tout l’arrière de la coque était bâché, recouvert d’une vieille voile qui dissimulait le nom du bateau.

Et c’est là que le drame se joua. Juste au moment de commencer la cérémonie, le patron propriétaire, d’un geste vif, enleva la toile à l’arrière du bateau. En belles lettres bien calligraphiées son nom apparut : « le Jean Jaurès » ! C’est l’effroi dans l’assistance, la panique chez les servants du culte ! Comment peut-on, en baptisant un bateau de Mornac , honorer le grand tribun socialiste, assassiné en 1914, l’un des artisans de la loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat ? Pas question ! Clergé et chorale tournent le dos et grimpent en cohue vers l’église tandis que majestueusement, la coque du « Jean Jaurès » glisse sur la cale et prend contact avec son élément.